PARLER DU VIN

ANTHOLOGIE

LA LEGENDE DE SAINT-GILDAS

Paru en 1864

En l'an 536 vivait au large du Morbihan, dans l'îlot d'Houat, alors inculte et désert, un saint ermite du nom de Gildas, qu'on disait fils d'un roi d'Angleterre. Gildas (en breton Gweltaz) était né à Arecluda (Dumbarton) à la fin du IVe siècle, dans une famille chrétienne. Tout jeune, il avait été confié à l'abbaye du célèbre abbé Iltud, où il avait reçu une formation très complète. Il était venu là de son pays pour prier Dieu dans la retraite.

Les prières de ce saint étaient puissantes au ciel, et ses conseils venaient à bien sur la terre : aussi chacun accourait demander ses prières et ses conseils. Plusieurs même apportaient de riches présents pour le rendre à eux plus favorable mais il leur disait : « Remportez cela. » Et comme eux ne voulaient pas, il jetait les précieux objets à la mer : car il n'y avait pas de pauvres dans l'île, à qui il pût les donner.

Il y vivait tout seul, dans une caverne, et n'avait pour se coucher qu'un lit d'herbes marines ; et pour sa nourriture, il mangeait le poisson qu'il allait pêcher ; il n'avait qu'un mauvais bateau à demi défoncé ; mais bien qu'en ces lieux la mer soit orageuse, il ne lui était jamais arrivé mal : car la main de Dieu était sur lui. Il faisait cuire le poisson sur des feuilles sèches, et une petite source lui fournissait de l'eau ; il vivait ainsi, sans pain, ni vin, ni viande, et depuis, quoique grand et renommé parmi le monde, il vécut toujours aussi sobrement.

Comme l'île d'Houat est loin de la grande terre, plusieurs faillirent se noyer en allant visiter le saint homme, et lui, voyant cela, leur dit : « Ne venez plus. » Mais eux répondirent : « Homme de Dieu, nous périrons plutôt que de ne plus vous entendre et vous voir. » Gildas alors pensa dans son coeur que mieux valait quitter sa retraite que d'exposer à mal les âmes et les corps de tant de gens. Il dit donc aux premiers qui vinrent le trouver : « Y a-t-il une place dans votre bateau ? » Ceux-ci répondirent qu'il y en avait une. Alors le saint leur dit : « Je partirai avec vous. » Très réjouis de cette nouvelle, ils bénirent Dieu de ce que le saint homme avait pris la résolution de vivre parmi eux.

Gildas s'embarqua aussitôt, n'emportant rien avec lui que la croix de bois qu'il avait plantée devant la porte de sa caverne. Il traversa la mer heureusement, et vint aborder au lieu qui s'appelle aujourd'hui de son nom Saint-Gildas-de-Rhuys. Cependant ceux qui l'avaient amené commencèrent à rassembler tous les gens du pays environnant, criant à tous que le saint venait habiter parmi eux. Ils en eurent beaucoup de joie : car ils espéraient que Dieu bénirait leur pêche et leurs poissons à cause de son serviteur Gildas.

Ils préparèrent une grande fête à l'ermite ; mais lui, sans s'arrêter à boire ni manger avec eux, leur dit : « Je dois aller parler au comte de Vannes : qui de vous me veut conduire ? » Et plus de dix alors s'offrirent à le mener : il en choisit deux, et, ayant marché la nuit entière, il arriva à Vannes au lendemain, comme le soleil s'allait lever. Or le comte de Vannes s'appelait Guérech ; c'était un homme juste et craignant Dieu, qui révérait aussi ses ministres, quand ils étaient fidèles à leurs promesses, c'est-à-dire s'ils se montraient pieux, humbles, détachés, consolateurs des malheureux et défenseurs des petites gens, comme était Gildas. Quand le comte apprit l'arrivée du saint, il allait partir pour chasser tout le jour dans la forêt de Rhuys ; mais il dit : « Je n'irai point : car je veux voir l'homme de Dieu. »

Il fit donc entrer Gildas, et lui dit : « Que me voulez-vous, bon Père ? » Gildas lui répondit : « Monseigneur, vous êtes le maître du pays : donnez-moi une hutte et quelques pieds de terre au bord de la mer, pour y vivre en priant Dieu. » Guérech lui répondit : « J'ai ce qu'il vous faut. Reposez-vous aujourd'hui ; demain nous irons au lieu où je vous veux mettre. » Et toute la journée ils s'entretinrent ensemble avec un grand plaisir.

Le lendemain le comte ayant mené Gildas au lieu même où il avait débarqué, lui dit : « Vous voyez ce château près de la mer, et les champs qui sont autour : je veux que tout cela soit vôtre. » Mais Gildas ne voulait pas accepter, et il disait : « Comte, c'est trop pour moi ; si les serviteurs de Dieu devenaient si riches, ils répandraient sur le peuple moins de grâces que de scandale. »

Le comte insista, lui disant : « Ceci est pour vous, mais non pour vous seul : s'il y a dans ce pays des hommes pieux qui veuillent y vivre selon une règle, avec vous, et travailler au salut de nos âmes, vous les recevrez. Car il y a déjà des monastères aux pays de France et d'Italie, et je veux qu'il y en ait également en ma comté ; s'il n'y avait gens savants et pieux pour contenir les hommes armés et leur imposer le respect, nous autres, comtes et ducs, aurions trop beau jeu pour pressurer et vexer le pauvre peuple. » Alors Gildas accepta, et ainsi fut fondé le monastère qui fleurit encore à l'ombre de son nom et de ses vertus. Il en fut le premier abbé, et y vécut jusqu'à la fin de son âge ; il fit beaucoup d'actions saintes et miraculeuses, tant après sa mort que durant sa vie, desquelles je rapporterai une seule, qui est la plus grande et la plus célèbre.

Le comte avait une fille, nommée Trifine (ou Tréphine). Sa beauté était merveilleuse, et plusieurs qui dans leurs songes avaient vu la Vierge Mère, affirmaient qu'elle n'était presque pas plus belle que Trifine ; et celle-ci était aussi très bonne aux pauvres et très vertueuse. Elle avait dans le saint ermite une entière confiance, et ne prenait conseil, après son père, que de lui. Or il arriva que Conomor, comte de Plusigner, vit Trifine à l'église de Saint-Gildas, où l'avait attiré le bruit des miracles du saint homme, et il fut si fort épris de sa beauté qu'il alla tout aussitôt la demander en mariage à son père. Guérech fut alors en très grand embarras : car Conomor était un homme féroce et violent, connu pour ses cruautés et ses débauches ; il avait eu déjà plusieurs femmes, et, s'en étant dégoûté, les avait fait périr : il disait alors qu'elles étaient mortes par accident, et si quelqu'un osait le contredire, il le tuait. Guérech craignait cependant, s'il refusait Trifine à Conomor, d'attirer sur elle et sur lui la vengeance de ce méchant homme. Il demanda conseil à Trifine ; laquelle, ayant beaucoup pleuré, dit enfin : « Répondez-lui que nous ferons ce que le saint nous dira de faire. »
Abbaye de Saint-Gildas-de-Rhuys

Conomor, ayant reçu cette réponse, alla trouver Gildas et lui dit : « Homme de Dieu, si vous dites à Trifine de m'épouser, j'agrandirai votre monastère et vos champs. » Mais Gildas lui dit : « Je ne conseillerai point à Trifine de t'épouser : car je sais que tu es un méchant homme, que tu as tué déjà trois femmes que tu avais épousées. » Alors Conomor eut bien envie de se jeter sur le saint pour le tuer ; mais comme il était hypocrite encore plus que cruel, il se contint et dit d'une voix soumise :« Il est bien vrai que j'ai péché, mon Père ; mais Dieu m'a converti a lui.- Comment puis-je croire à ce que vous dites ? lui répondit Gildas.- Imposez-moi quelque épreuve.- Eh bien, vous resterez ici comme un frère novice, priant Dieu, pleurant vos fautes, et vivant d'herbes sauvages. »Conomor intérieurement se dit : c'est bien dur : mais je ferais plus encore pour avoir la belle Trifine, et je n'ose l'enlever de force. Et durant un an tout entier, il resta dans le monastère, et fut si doux, si pieux et si obéissant, que chacun fut émerveillé. Gildas lui-même, ayant cru qu'il était vraiment converti, rendit grâces à Dieu et vint dire à Trifine : « Il faut avoir pitié du pécheur qui revient à bien : épousez Conomor, ma fille, si le veut ainsi votre père, et achevez de le convertir. » Trifine aurait bien voulu résister, mais elle n'osa penser autrement que le saint homme. Elle épousa Conomor, et ils vécurent trois mois en parfaite union ; tant que Trifine elle-même espérait qu'elle serait aimée toujours. Mais sur ce temps, il advint que Conomor, ayant vu au pays de Quimper une autre femme, qui était aussi fille du comte du pays, il la trouva plus belle que Trifine et commença à désirer de l'épouser.

Pour se débarrasser de Trifine, il employa une ruse infâme : il feignit de croire qu'elle lui avait été infidèle ; et comme elle disait simplement : « Montrez-moi que je suis coupable, » il répondit : « Vous allez mourir. » Il l'enferma dans un cachot très noir, qui avait une porte de fer et une petite fenêtre étroite. Et l'ayant laissée là sans rien lui donner à boire ou à manger, il se réjouissait en pensant qu'elle mourrait bientôt de faim. Mais Trifine, ayant par miracle réussi à briser les barreaux de la fenêtre, s'enfuit par là comme la nuit venait, et courut bien fort vers la ville de Vannes, qui était à vingt-cinq milles du château de Plusigner. Mais Conomor, s'étant aperçu de sa fuite, fit seller son meilleur cheval et se mit à la poursuivre. Il pensait bien qu'elle était allée chercher secours auprès de son père ; et ayant tourné vers la ville, il l'atteignit comme elle était déjà en vue des murailles. Elle, aussitôt qu'elle l'aperçut, tombant à genoux, s'écria : « Merci, Monseigneur. » Mais Conomor, sans même lui laisser un moment pour prier Dieu, lui plongea son épée dans le coeur, et, la laissant à terre, il retourna vers son château.

Qui pourrait dire la douleur et les gémissements de Guérech, alors qu'on lui apporta le corps sanglant de sa fille. Il pleura deux jours et deux nuits, sans parler ni manger ; et, le troisième jour, comme sa douleur était un peu apaisée, il pensa que c'était Gildas qui lui avait conseillé de marier Trifine à Conomor, et il conçut contre lui une terrible colère. Il le fit venir à Vannes, et, dès qu'il l'aperçut, il l'accabla d'injures, et lui dit : « N'es-tu pas le complice de Conomor, et n'est-ce pas toi qui m'a conseillé de lui donner Trifine ? Je te chasserai de mes terres ; je défendrai à quiconque tient à la vie de te donner à manger ; et si tu es vraiment l'homme du ciel, Dieu te nourrira. » Et il pleurait amèrement, en disant : « Je me vengerai, oui, je me vengerai, mais cela ne ressuscitera pas mon enfant. » Alors le saint lui dit : « Ayez foi en Dieu ; j'ai failli dans mon conseil, mais Dieu exaucera les prières de son serviteur. »Et s'étant mis à genoux devant le cadavre, il pria durant tout le jour ; et le soir, ayant touché la blessure que Trïfine avait au cœur, il la guérit ; ayant touché ses yeux, il les rouvrit ; et l'ayant prise par la main, elle commença à marcher, et à saluer son père et tous ceux qui étaient là. Alors ils se prosternèrent aux pieds du saint, criant « Miracle ; il a ressuscité celle qui était morte ». Mais lui s'arracha du milieu d'eux ; et, étant sorti son bâton à la main, il commença à faire le tour de la Bretagne. Et par toutes les villes où il y avait des évêques, il leur disait : « Dans un mois soyez à Vannes. » Et au jour dit, ils y furent ; car ils obéissaient tous au saint homme, encore qu'il n'eût aucun pouvoir sur eux.

Le saint leur raconta les crimes de Conomor et sa fausse conversion, et il dit : « Il a péché et il a feint le retour, et il a péché derechef : ne mérite-t-il pas d'être anathème ? » Et tous les évêques s'écrièrent : « Qu'il soit anathème. » Depuis ce jour la force de Conomor sembla tombée ; et tous ceux qui le craignaient, s'enhardirent ; et les voisins puissants qu'il avait outragés s'unirent contre lui, Guérech à leur tête, et le chassèrent du château de Plusigner ; nul ne voulut le recevoir, et il mourut misérablement. Trifine, pour se dérober à la curiosité d'une multitude de gens qui venaient du monde entier voir en elle le miracle du saint, se retira en l'évêché de Tréguier, au village qui porte aujourd'hui le nom de Sainte-Tréphine. Elle y vécut dans la piété et les saintes oeuvres, et mourut longtemps après dans un âge fort avancé. Ses vertus et les grâces particulières dont elle avait été l'objet la firent déclarer sainte après sa mort.Cette histoire authentique de la vie et des miracles de saint Gildas a été composée sur les lieux mêmes, et, d'après les traditions du pays, par deux écoliers de l'université de Paris ; laquelle Dieu et saint Gildas aient toujours en leur garde et protection.

(D'après « Souvenirs de voyages en Bretagneet en Grèce », paru en 1864)

 

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